Nous venons tous du pays de notre enfance et nous en gardons la nostalgie ou la terreur au plus sensible de nos souvenirs.

Il était une fois une petite gazelle qui était née dans un beau pays d’Afrique.
Un jour ses parents ont décidé de vivre ailleurs. Ils ont pris l’avion et ont emmené avec eux la petite gazelle, qui s’est trouvée, vous le sentez bien, un peu perdue dans le nouveau pays où elle est arrivée. Il faisait froid, les maisons étaient grises, les rues dures et méchantes, à l’école les autres petites filles gazelles n’avaient pas la même couleur de peau, ni les mêmes habitudes de vie qu’elle. Dans son quartier par exemple, tout plein de choses l’effrayaient. Elle n’avait trouvé personne à qui dire tous les rêves qui emplissaient sa tête.
La petite gazelle avait un secret, elle aurait voulu revenir dans son pays, retrouver l’odeur de sa terre, la couleur du soleil levant, les nuits pleines d’étoiles et de bruits doux, la confiance des autres petites gazelles de son enfance. Mais la guerre s’était déclarée dans son pays d’origine et, au fond d’elle-même, elle savait qu’elle ne retrouverait jamais sa patrie comme avant.
Elle était pleine de tristesse et de désespoir, car elle n’avait pas le temps d’apprendre à s’aimer.
Oui, comme la plupart des gazelles, elle avait en elle un fort besoin d’être aimée (c’est-à-dire qu’elle réclamait comme un dû l’amour des autres). Puis elle avait voulu aimer (c’est-à-dire donner à tout prix un amour qu’elle ne possédait pas à quelqu’un qui n’en voulait pas nécessairement). Elle ne savait pas que le plus important dans une vie de gazelle, c’était d’accepter de s’aimer. Mais comment apprend-on à s’aimer me direz-vous?
En commençant à se respecter, à regarder avec bienveillance la petite perle de vie qu’elle avait reçue à sa conception, qui s’était développée dans le ventre de sa maman et qui depuis sa naissance avait grandi et ne demandait qu’à s’éveiller.
Comme elle ne s’aimait pas, elle n’avait pas très envie de vivre, elle voulait mourir, cela veut dire qu’elle n’acceptait plus de vivre cette existence-là.
Cette petite gazelle n’avait plus le goût de vivre, elle était sur ses pattes fragiles, tenant à peine debout comme un arbre transplanté qui n’arrivait pas à faire de nouvelles racines. Elle voulait mourir à cette vie qui n’était plus la sienne.

Savez-vous ce que mourir veut dire pour une petite gazelle? Cela veut dire échouer dans ses études, ne pas avoir envie de réussir dans un métier, c’est se regarder le matin dans la glace et penser qu’on a aucune valeur, que sa propre existence n’intéresse personne. Cela veut dire aussi se négliger, manger n’importe quoi, fumer, s’habiller moche, peut-être même laisser consommer son corps dans des rencontres sans lendemains, prendre de la drogue. Cela veut dire se laisser entrainer dans des histoires pas claires, parce qu’il faut payer chaque jour la dose de drogue que l’on consomme.
Bref, cela veut dire: maltraiter sa vie.
Savez-vous aussi que la vie d’une petite gazelle est quelque chose d’important qui participe à l’équilibre du monde?
Mais savez-vous que l’existence de chaque petite gazelle, à n’importe quel endroit de la planète, est un cadeau offert à l’humanité?

Peut-être qu’un jour cette petite gazelle deviendra médecin du monde, infirmière au Zaïre ou en Provence, ou encore conductrice d’un bus scolaire qui chaque matin permettra à d’autres petites gazelles d’aller à l’école.
Peut-être qu’un jour elle transmettra à son tour la vie, qu’elle fera cadeau à l’humanité d’un peu plus d’amour.
Peut-être entendra-t-elle qu’il est urgent et vital de protéger aujourd’hui tout autour de nous la vivance de la vie.
Ce que je sais avec certitude, c’est qu’il n’y a rien de plus précieux que la vie et qu’elle vaut la peine d’être vécue, même par une petite gazelle en mal de vivre.

Jacques Salomé - Contes à aimer, contes à s’aimer.